mardi, août 01, 2017

Discours du 1er août, célébration officielle Morges 2017

Monsieur le syndic, Mesdames et Messieurs les municipaux, chers collègues du Conseil, Mesdames et Messieurs de Morges ou d’ailleurs

Cette année, le conseil communal a élu un historien à sa présidence, permettez-moi donc de revenir sur deux ou trois éléments historiques constitutifs de notre fête nationale. Premier scoop, le 1er août n’a été déclaré fête nationale qu’à partir du jubilé de 1891, et ce jubilé n’a pas connu le même retentissement que notre récent 700ème anniversaire de la Confédération. Soit, trois représentants de Uri, Schwytz et Unterwald ont fait un serrement au nom de leur Etat respectif mais la portée du dit serrement n’était que défensive. On est encore loin d’une Constitution en ce 1er août 1291. On ne sait même pas si les trois intéressés ont signé un pacte. Celui que vous pouvez voir aux Archives des chartes fédérale est, selon certains historiens, une réplique, postérieure, un joli document qui fait sérieux parce que nos trois Suisses, en cette fin de XIIIème siècle, ne se doutaient pas que leur union allait faire florès. De la confédération des trois, aux huit, aux treize cantons – notre patrie s’est construite comme l’Europe Unie – cette proto-Suisse s’est fait une place mais on reste très loin d’un État organisé par une Constitution. Jusqu’au XVIIIème siècle, l’indépendance de ce qui n’est pas encore vraiment un pays est garantie par le roi de France. Il lui arrive d’arbitrer les conflits entre les confédérés et leurs voisins. Lorsque Berne dévore la pacifique Savoie et occupe le territoire vaudois, nous prive de nos droits civiques, interdit la pratique de notre folklore et nous impose une morale et une foi qui ne sont pas les nôtres, la couronne de France va venir à la rescousse de notre malheureux souverain, le duc de Savoie, et lui obtenir la restitution du Pays d’Annemasse, du Genevois, du Pays de Gex et d’un partie du Chablais. A propos de la France, c’est même une figure politique majeure de son histoire, le cardinal de Richelieu, qui aurait inventé notre nom français : les Suisses. Il était lassé de s’écorcher la bouche à dire les « Schwitz » pour parler de la garde du même nom.

Jusqu’en 1798, on est encore assez loin d’un État de droit garanti par une Constitution ! En cette fin de XVIIIème agité, lorsqu’on éternue à Paris, c’est une tempête à l’autre bout de l’Europe. Et c’est ici qu’intervient notre grand patriote, je pense à Frédéric-César de la Harpe. Il va galvaniser les Vaudois – et il en faut de l’énergie et de la volonté pour galvaniser un tel peuple ! – il va mener ses concitoyens à la révolution. Il agit depuis la Cour de Russie où il occupe la charge de précepteur du futur tzar Alexandre Ier. Après un bref retour dans la République de Genève voisine, il sera appelé à rencontrer directement Bonaparte dont il avait l’oreille, la sympathie et le soutien. Laharpe va réussir à nous faire libérer de l’occupation bernoise. Il n’est pas seul dans ce canton, il est appuyé par son fidèle ami morgien Henri Monod, et par d’autres révolutionnaires, Peter Ochs à Bâle entre autres. Ensemble, ils vont tous tenter l’expérience de la République helvétique, avec une Constitution qui, de loin, ne plaît pas à tous. Il n’y a pas de démocratie possible lorsqu’on impose un système, si parfait soit-il. L’adhésion du peuple à ses propres autorités est nécessaire. C’est pourquoi Bonaparte apporta l’Acte de Médiation à la Suisse après l’échec d’un Etat centralisé, il inventa notre fédéralisme !

Coup de théâtre en 1815, la puissance tutélaire s’effondre définitivement. Napoléon est envoyé à Sainte-Hélène et le Congrès de Vienne décide d’agglomérer les cantons suisses à la Confédération germanique, de céder le  Valais et Genève à la dynastie des Bourbons rétablie sur le trône de France et de restaurer l’autorité d’occupation bernoise sur ses anciens Etats vassaux. Par bonheur, le grand Laharpe gagna pour la seconde fois l’indépendance de notre canton en faisant intervenir son influent élève, le tzar Alexandre Ier. Alexandre exigea donc que le Congrès déclare la Suisse une, neutre et indivisible dans sa forme proto-fédérale et garantisse de même l’indépendance des cantons entre eux. Berne reçut en dédommagement les territoires francophones de l’ancien évêché de Bâle pour le malheur des Jurassien. Et on accommoda l’Acte de médiation pour en faire le pacte fédéral.

Retrouvons à présent cette Suisse des premiers temps, Uri, Schwyz, Unterwald devenu depuis lors Obwald et Nidwald, soutenus par Lucerne, Zoug, Valais et Fribourg. Tous ces cantons ont pour point commun le fait d’être catholiques et ruraux. Ils ne se sentent pas garantis dans leur intégrité territoriale. Ils ont peur de Zürich, Berne ou Genève. Ils concluent alors un pacte secret, une ligue d’exception, une Sonderbund. Ils mettent en place des milices défensives et vont chercher appui auprès des puissances étrangères dont, ironie du sort, l’empire autrichien, celui-là même contre lequel ils s’étaient rebellés en août 1291. Et comme tout secret finit toujours par être éventé, la diète fédérale (l’exécutif suprême à l’époque), somma les intéressés de dissoudre leur ligue, ce qu’ils refusèrent et ce fut la guerre civile, la guerre du Sonderbund menée avec tact et efficacité du 3 au 29 novmbre 1847 par le général Dufour. Sitôt la victoire remportée, il imposa l’idée d’un véritable Etat nation, de notre Etat fédéral. On se dota enfin de notre première vraie constitution dès 1848, et d’une capitale à Berne, d’un tribunal fédéral à Lausanne et d’une école polytechnique à Zürich.

On est alors assez près de l’idée que l’on se fait aujourd’hui de notre Suisse. On vante les mérites de chacun, on construit un palais fédéral recouvert de fresques allégoriques et mythologiques, on va se chercher des origines communes. On ne se raconte pas des histoires mais une histoire, presque vraie, pas moins fausse que celle de nos grands voisins. On tâtonne un peu, Guillaume Tell est de la partie, nos trois Suisses aussi, Winkelried, on susurre même pour faire plaisir aux romands le nom de la reine Berthe mais elle est trop catholique, et c’est une femme. On préfère la figure tutélaire de vrais hommes, et on a une bien belle Constitution que l’on rénove en 1874, et on finit même par remettre en avant le fameux pacte du 1 août 1291, on décide que ce sera le 1er même si le texte du pacte ne fait référence qu’à « début août » et tous les voisins ont leur fête nationale, pourquoi pas nous ? et ça fera bientôt six cent ans que ce pacte a été conclu, si ce n’est pas une bonne raison pour instituer nous aussi notre fête nationale !

Mesdames, Messieurs, chers concitoyennes et concitoyens, ne soyons pas embarrassés par l’aspect artificiel de nos célébrations, regardons plutôt la très longue route de 1291 vers 1848, vers cette première Constitution dont nous sommes tous les filles et les fils. Soyons fiers du chemin parcouru sans pour autant être oublieux de l’histoire, l’authentique, celle que l’on n’ose pas trop évoquer de peur de fâcher un canton voisin, ou quelque personnage historique à l’aura intouchable. Oui, Zürich cherchait à travers la seconde guerre de Kappel à imposer sa domination économique plus que sa vision du protestantisme. Oui, Berne a occupé et exploité notre canton durant plus de 250 ans, entre autres sous un fallacieux prétexte religieux. Oui, la révérée Germaine de Staël n’était pas une amie de la révolution vaudoise, à laquelle elle s’est opposée, entre autres par peur de perdre son important patrimoine. Tout cela est vrai quoique pas très agréable à entendre. Nous n’en sommes pas moins restés unis. Au-delà des inimitiés, des discordes, de la méfiance, nous sommes un pays, solide, prospère, pas encore au sommet de nos capacités démocratiques. Il a fallu attendre 1971  pour que l’on accorde enfin le droit de vote fédéral aux femmes et vingt ans plus tard en Appenzell Rhodes-Intérieures.


Mesdames, Messieurs, chers collègues du conseil afin que nous continuions tous à progresser sur les voies de la démocratie, je vais vous demander d’associer toutes celles et ceux qui ont fait notre pays, quelques soient leurs origines, culture, langue, confession. A titre d’exemple,  je vous soumets les noms d’Auguste Piccard, Frédéric-César Laharpe, Bonne de Berry, Amédée VIII, saint Nicolas de Flue, Jeanne Hersch, Rudolf Steiner, Karl Gustav Jung, Robert Walser, Louise Ruedin, Guillaume-Henri Dufour, Léna Boegli ou Félix Vallotton. Ils ont tous et tant d’anonymes, fait la Suisse. A chaque premier août, nous pouvons les associer à nos festivités. Ne nous cachons pas la vérité, il reste encore beaucoup à faire. Nous n’avons pas encore réalisé une complète égalité homme-femme, nous n’avons pas encore un vrai congé parental, il reste encore à accorder le mariage aux personnes de même sexe et sauver nos retraites par le revenu de base inconditionnel, sans parler de la condition animale. Tout cela sera pour demain. Aujourd’hui fêtons dignement la patrie, Vive la Suisse, vive le Pays de Vaud. 

Frédéric Vallotton
président du Conseil Communal 
Morges

1 commentaire:

Spountz a dit…

"Soit, trois représentants de Uri, Schwytz et Unterwald ont fait un serrement"

A trois, ils devaient pas être si serrés pourtant sur le rütli.