mercredi, novembre 16, 2016

Motif - évocation en filigrane du 13 novembre

L’autre soir, la lumière orangée d’un haut réverbère, le froid léger et pénétrant, la triste guérite d’un arrêt de bus, le temple de Morges, un croisement. Je porte Lou’ dans son sac, je suis en retard, préparation du Conseil Communal au bar de l’Hôtel de la Fleur du Lac. Je tiens là un « motif », moins qu’un instant, au-delà de la banalité. Pourquoi en dire plus ? Il suffirait d’allumer une clope mais j’ai arrêté de fumer, c’est con. Même si j’en rallumais une, cela n’empêcherait pas que j’ai arrêté, j’ai rompu avec une certaine qualité de désespoir. Le crépitement du tabac, la moiteur d’une salle bondée, un sous-sol quelconque, une boîte, et la musique qui noie et agglomère tout : l’envers du susmentionné motif. Eviter le pire, car il y a pire, le désespoir d’un boulanger d’origine maghrébine, sa boutique dans le quartier du Bataclan, son incrédulité, sa foi douloureuse, la posture sordide de la double … de la triple victime innocente ! Violence aveugle, honte des siens, honte de ses propres limites à comprendre le monde. Quoiqu’il arrive, je sais qu’il y aura dans l’air nocturne piquant de l’hiver, la lumière orangeasse écrasante d’un réverbère au-dessus de l’affreuse guérite d’un arrêt de bus, l’arrêt « Temple », desservi par le 701 et le 702. A quoi bon comprendre monde, dans la fatigue de la fin du jour, le début de la nuit, lorsque les rues se sont vidées. L’heure de la prière pour le boulanger maghrébin ? Trop tard ? je n’en sais rien, ça change tous les mois, la sixième prière doit avoir lieu peu avant la fermeture des commerces quoiqu’à Morges les magasins ferment à l’ancienne, à 18h30, 20h le vendredi. Puis la solitude de la guérite, le temple en arrière plan, sa silhouette élégante, clocher à bulbe, façades néo-classiques, de belles proportions, un  édifice protestant authentique et pas l’une des églises catholiques captées et détournées par l’occupant bernois, les pasteurs à sa botte. J’y venais enfant, quand on me comptait encore parmi les fidèles à temps très partiel de la foi réformiste. Je n’étais pourtant pas baptisé.

            A l’heure de mon « motif », le boulanger maghrébin doit se morfondre chez lui,  derrière le téléjournal, goûtant au réconfort d’une cigarette, un café ou un thé trop sucré, un cachet et hop au lit. J’ai aussi été désespéré étant jeune, quand je fumais encore, et parfois l’angoisse cédait parmi l’oubli de la musique, les corps qui se frôlent et vibrent, à moins que ce ne fussent les cachets qui faisaient effet. Séduire, danser, se faire aimer, sur place ou chez lui, celui qui … mieux que moi et à ma place, et peut-être ne plus avoir peur. Mon « motif » ne me fait pas peur. Je goûte de manière perverse à sa banalité, sa solitude, je partage ce « non-instant » qui ne connaîtra jamais de suite de soirée en boîte, les corps, l’oubli. Je peux faire une place dans ma vie à de tels motifs, je peux les accueillir, j’arrive même à faire redémarrer mon récit intime à partir de ce léger sordide. J’ai de la religion, comme le boulanger maghrébin, je n’ai pas besoin d’un almanach pour connaître les horaires de ma pratique religieuse, je sais que Saint-François de Sales est ouvert, et bien jusqu’à 19 heures le vendredi, il y a vêpres comme je l’ai appris. Par le même hasard qui m’a fait rencontrer mon « motif », j’ai voulu m’asseoir dans la pénombre enveloppante de la nef. J’ai hésité dans le vestibule, la procession des offrandes venait juste de se terminer. Je suis tout de même entré, me suis assis parmi l’assistance, suivre la fin de la célébration. C’était la chose la plus naturelle à faire, la plus évidente : vivre la gratuité de la foi, son évidence. N’importe où, dans n’importe quelle ville, quel pays, je me serais assis de la même manière, avec le même naturel et j’aurais suivi la fin de la messe quelle que fût la langue du prêtre. Quoiqu’il arrive, même si des attentats venaient à me réduire au désespoir du boulanger artisanal des alentours du Bataclan, je saurais trouver le banc d’une église, le miracle de la Communion.

lundi, octobre 24, 2016

La conversion de saint Louis, récit d'une conversion anti-carniste


 
Mais qui, par pitié, fera fermer et interdire les abattoirs ?! Quel gouvernement et/ou instances morales, religieuses fera interdire le génocide de milliers d’êtres sensibles dans des conditions de violence et d’inhumanité que nous croyions disparues depuis la libération des camps de la mort ?

Il y a une année de cela, comme vous le savez si nous sommes amis sur les réseaux sociaux, un petit chien est entré dans ma vie ; avec Cy. nous avons accueilli un petit être adorable, intelligent et capable de sentiments variés. Il s’appelle Lou’. Dans les faits, ses papiers indiquent Lôo. Nous n’avons pas changé son nom, il y répondait et nous ne nous sentions pas le droit de le débaptiser. A ce propos, ayant toujours de l’eau bénite à la maison, j’ai procédé au baptême de notre Lou’. Cela n’est pas très orthodoxe ni même catholique mais, dans l’absolu, chacun peut donner le baptême. Je lui ai donc donné – au nom du Père, du Fils et du saint Esprit –  le prénom de Louis, en référence à saint Louis, Lou’ en est la contraction même si parfois je l’appelle Wolfi. Mon geste tient en partie de la plaisanterie anodine … Quoique…  Profondément, j’ai toujours considéré les êtres animaux comme des amis, des individus sincères, des alliés, des témoins muets de la gloire du Très Haut. Leur affection indéfectible est certainement la meilleure image de l’amour de Dieu pour les hommes.

J’ai été fumeur, j’ai été carniste. Autant je ne regrette aucune cigarette fumée - je garde tout de même de beaux souvenirs de cette relation destructrice, autant chaque bouchée de mammifères et d’ovipares terrestres avalée me pose problème, pèse sur ma conscience et fait de moi si ce n’est un assassin du moins un complice d’assassinat. Le « je ne savais pas » ne représente qu’une vague circonstance atténuante. Dès l’âge de raison, je pouvais faire le lien entre la chaire baignant dans le gras de sauce à la mode française que je trouvais dans mon assiette et l’être assassiné qui l’avait fournie. Aujourd’hui, je sais ; aujourd’hui, j’ai décidé de ne plus détourner le regard ; aujourd’hui, j’assume ma culpabilité et ai décidé de m’amender.

Heureux les végétariens, végétaliens, véganes qui n’aimaient pas la viande. Combien sont-ils à nous raconter leur martyr, enfant, lorsqu’on les forçait à manger de la VIANDE ! Personnellement, j’ai toujours été un omnivore, un omni omnivore, goûtant, essayant, mangeant de tout. Légumes bizarres, préparations improbables, abats étranges, tout, avec une prédilection pour la bonne charcuterie vaudoise, le saucisson, la saucisse aux choux, au foie, les petits pâtés savoureux, le boutefas et le salami tessinois, la viande séchée des Grisons, la coppa, etc. Je ne regrette pas de ne plus en manger mais je conserverai ma vie durant une nostalgie de ces délices particuliers et barbares. J’aimais beaucoup les émincés, celui de porc, et la chasse, la volaille. La viande rouge, les steaks, romsteaks, aiguillettes, entrecôtes et autres passaient plus difficilement. J’aimais la viande rouge quasi incinérée. Les végétariens, végétaliens et autres véganes  qui n’aimaient pas la viande n’ont donc que peu de mérite. Même si la qualité d’un choix moral ne repose pas sur une méritocratie ou ne donne pas droits à de bons points. Les susmentionnés désignés pourraient faire preuve de plus de compréhension vis-à-vis de leurs nouveaux amis carnistes repentis qui, toutefois, mangent encore qui du poisson, des laitages, des œufs. En dépit de tout ce que l’on dit un changement de régime, de comportement aussi radical est difficile à mettre en œuvre, à vivre tous les jours. Pas impossible mais difficile.

Je me perds dans les étiquettes. Quand j’étais enfant, il y avait les végétariens ; c’étaient des gens qui ne mangeaient pas de viande mais du poisson, des œufs, des laitages. A l’époque, ces « hurluberlus » semblaient réaliser un incroyable tour de force tellement il y avait de la viande dans tout, partout. Aujourd’hui, l’intégrisme et la bienpensance véganienne ne leur jetterait qu’une vague étiquette de flexiste à la tête. Allez donc trouver votre dose de protéines quand les cantines, les restaurants, le commerce de détails ne savent toujours pas ce qu’est une légumineuses et ne savent rien vous proposer de préparé, prêt à manger, composé de tofu, des fruits à coques, d’humus, etc. Pour les ploucs carnistes – le pendant du serré-du-cul végane – un sandwich végétarien c’est une feuille de salade entre deux tranches de pain ! Merci l’équilibre.

Je me fous des étiquettes. Elles sont réductrices et contradictoires. Je suis catholique, gay, membre de l’UDC (N.D.R. parti populiste suisse pour mes lecteurs non-suisses) … Mises bout à bout, ces étiquettes n’ont aucun sens. Je suis gay, question de nature, comme j’ai les yeux bruns, même si je me suis entendu dire par un merdeux d’élève sous l’influence perpétuelle du THC que « c’était dans la tête » ! Je suis catholique suite à un épisode de révélation suivi du choix de mon  baptême et de la confirmation ; j’ai rejoint les rangs de l’UDC un peu par boutade, fanfaronnade et parce que dans le canton de Vaud, c’est un parti minoritaire avant tout motivé par le bon sens (combien ça coûte ? à quoi ça sert ?). C’est dans cette même logique que j’ai abandonné la viande. Connaissez-vous la théorie des cercles ?
 
 
L’anti-spécisme est fondé sur cette théorie de l’ouverture aux cercles suivants. Soi (le premier cercle), les parents et le conjoint, la famille, les proches, amis, connaissances, la ville, la région, le pays, la zone culturelle, le continent, les autres continents, la Création … Les animaux –  êtres sensibles non-humains – interpénètrent ces cercles de manière plus ou moins importante. Afin de justifier d’une différence de traitement radicale, ils sont classés dans l’ordre des animaux de compagnie ou des animaux d’élevage, de bouche, à fourrure, etc. Ces cercles, dans les premières civilisations organisées, ne s’adressaient qu’aux hommes, évidemment. Les femmes en étaient exclues, et je ne parle pas même des esclaves. Le tabou de l’anthropophagie entrave aujourd’hui encore l’archéologie et l’anthropologie ; bouffer l’autre était vraisemblablement plus répandu qu’on ne l’imagine. On parle de rites … de pratiques guerrières … Il s’agit juste de manger de la chair. Remarquez, si vous avez ce penchant pervers, qui vous dit que votre semblable ne va pas vous mettre à son menu un de ces quatre ? Bon, on va éviter de manger les gens de sa tribu, les hommes libres s’entend, puis les prisonniers de guerre, les vaincus du village voisin, les esclaves ; bref, on a évité de manger des individus humains. De nos jours, dans la civilisation occidentale carniste, il est hors de question de manger du chat, du chien, du cheval pour certains, du cochon d’Inde pour d’autres. A propos d’Inde, les vaches ayant un statut sacré, hors de question d’y consommer du bœuf et, en Chine, on mange de tout, mais vraiment de tout, on raconte même qu’on y mangerait des fœtus.

Notre civilisation occidentale judéo-chrétienne s’est bâtie sur de solides fondations de violence et d’obscurantisme (dont les « Lumières » ne sont pas exemptes). On revient de très loin. Chronologie express : Rome, la république puis l’empire, est un Etat de droit depuis 450 av. JC ; au XVIIIème siècle, l’empereur Léopold décida que tous les citoyens juifs de ses Etats jouiraient des mêmes droits que les chrétiens ; la France interdit enfin l’esclavagisme en 1848, sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III ; le droit de vote au niveau fédéral fut accordé aux femmes suisses en 1971 ; en ce début de XXIème siècle, après l’horreur génocidaires nazie et stalinienne, l’opinion publique prend enfin conscience du droit à la vie et au respect des êtres sensibles non-humains. Il y a encore du travail, ne nous cachons pas la vérité, toutefois les choses changent, par bonheur.

Pratiquement, comment vivé-je cette conversation végéto-végano-végétatruc ? Sous l’ironie de vieux cons, l’incompréhension de mes proches, la hauteur des véganes ultras. L’un d’eux, l’une plus exactement, sympathique au demeurant, je la rencontre souvent lors de la promenade du Lou’, mon Louis, la dame sort aussi deux petits chiens. Je lui explique ma conviction du respect de la vie animale, je ne mange plus de viande, des œufs tout de même, pas de lait, du poisson parfois … « Mais vous n’êtes pas végétariens, vous n’êtes rien ! » Hors l’église point de salut, la jeune dadame excuse tout de même ce « rien », du fait de mon grand âge (elle doit avoir 25-28 ans mal conservés). « Il est plus facile pour des gens jeunes de changer de régime », poursuit-elle. J’abonde dans son sens, « surtout que pour des jeunes gens comme vous, avant d’adopter une alimentation végane, vous avez surtout été habitués à manger n’importe quoi, de la junkfood, des produits industriels, on quitte bien plus facilement ce type d’alimentation. » Et toc, bécasse, cela s’appelle la réponse de la bergère au berger.

Pratiquement, donc, je ne mange plus de viande de mammifères, ni de volaille ou de n’importe quel oiseau, du poisson parfois, même si les poissons sont aussi des êtres sensibles, je ne me suis pas encore ouvert à leur cercle. Je mange des œufs issus de coopératives, des volailles élevées en plein air qui finissent assurément assassinées lorsqu’elles ne sont plus assez productives ... Et les produits laitiers ? Le lait ? berk mais difficile d’échapper au fromage, d’autant plus lorsqu’on a arrêté le saucisson mais je ne supporte plus l’assassinat des veaux ni la manière dont ils sont retirés à leurs mères. Je limite, drastiquement, il est vraiment urgent que je m’achète des livres de cuisine végane. Je n’arrêterai jamais le miel, produit par les ruches communales ou ma « Heilpraktikerin » berlinoise ou n’importe quel producteur non industriel. Et le cuir ? La laine ? La soie ? Je ne vais pas jeter mes sacs en cuir, j’en prends soin, ils ont été produits avec la peau d’êtres sensibles, si je me débarrassais de tous mes accessoires en cuir, ces êtres seraient mort deux fois. Quant à les vendre d’occasion ou les donner, leur repreneur n’en ferait peut-être pas grand cas. Autant les conserver. Et les chaussures ? comment être élégant sans de belles chaussures en cuir ? Je viens de faire l’acquisition de ma première paire « végane »,  faite d’une sorte de caoutchouc bleu filigrané, semelles en gomme. J’ai encore – beaucoup – de stock et le temps de voir venir, de trouver … chaussure à mon pied. Cela fait longtemps que je ne crois plus au 100% pure laine vierge. La rayonne, la viscose (fibres de bois), le polyester, le coton, l’acrylique, l’élasthanne, le chanvre, le lin, la sparte, le raphia, les céramides, le pet (laine polaire), tous les mélanges sont possibles pour toutes les textures et tous les usages. La laine n’est souvent maintenue en proportion négligeable qu’à des fins marketing.   

J’ai arrêté de fumer le 1er novembre 2001, suite à une grosse bronchite de trop. Mon médecin avait noté cette date, « vous serez heureux de vous en rappeler dans dix ans ». C’était le 3 ou le 4 et je me suis dit que, jamais plus, je n’arriverais à écrire. Je fumais partout et à tout propos. La cigarette était la compagne de mes petits et grands heurs. Il ne se passe pas un jour sans que je constate à quel point l’exploitation animale et la violence qui en découle est présente dans nos moindres habitudes, toutes celles dont il faudra se défaire. La tâche paraît aussi impossible que, pour le fumeur, de renoncer à la première clope avec le café matinal, autant arrêter le café ! Avant-hier encore, je me suis demandé de quoi était composée exactement l’encre de ma plume ? s’il me faudrait passer au crayon ? et si c’est animal, existe-t-il un moyen de prélever cette encre sans faire de mal ? Non, évidemment, l’exploitation reste de l’exploitation. Les textes bibliques ne m’offrent pas de réponse, il n’est question dans l’Ancien Testament que d’étripage de bovidés et d’ovins pour les livrer « en holocauste » à Yahvé. Vous me direz qu’on y génocidifie gaillardement le Philistin et les Égyptiens premiers nés de même. Accessoirement, dans la brocante du Deutéronome, on y condamne à mort celui qui porte un vêtement fait de deux textiles différents (laine et lin par exemple). Il y a, heureusement, le Nouveau Testament qui renouvelle l’Alliance sans appel au meurtre, sans razzia, sans sacrifice. Il y a l’Aimé, le Très Doux qui chasse les marchands (de bêtes sacrificielles entre autres) du Temple, qui cueille des figues, glane du blé avec les apôtres, mange un poisson grillé avec eux encore après sa résurrection. Ni oiseaux, ni mammifères à son menu et on ne sait pas si les sandales étaient en cuir ou en sparte ? Et sa tunique ? ou le saint Suaire ? du lin, blanc, virginal, assurément. Il ne manque que l’exégèse anti-carniste des Évangiles. Le pape François a récemment consolé une petite fille suite à la mort de son chien (ou son chat ? son canari ?), lui assurant que le petit être aimé était à présent au paradis. A chaque fois que je croise le corps inerte d’un oiseau défunt, d’un petit rongeur, chat victime de la circulation, hérisson, autres,  j’ai une prière à saint François, qu’il accueille l’âme de cet être au paradis des animaux. J’assure aussi les maîtres éplorés d’animaux décédés de l’intercession du saint d’Assise qui prêchait aux oiseaux. Au même chapitre, on trouve saint Antoine de Padoue qui, lui, s'adressait aux poissons … Je crois que je vais aussi arrêter d'en manger.

 








mardi, octobre 11, 2016

Séance d'installation du conseil communal (selon un conseiller lambda)

La brève suivante a été rédigée pour le 25ème numéro de « Reflets » , le bulletin d’information de la ville de Morges. Je vous livre  la version originale, la version à paraître a été modifiée, simplifiée non sans élégance, rapport au lexique trop sophistiqué ! Prochaine sortie de « Reflets » en fin d’année, mes lecteurs morgiens pourront donc comparer.

Séance d’installation du conseil communal (selon un conseiller lambda)

Premier devoir de vice-président du Conseil Communal (second devoir plutôt, le premier a consisté à trancher du saucisson à l’occasion du Caf’Conc’ fin août), devoir donc du premier vice (car il y a un second vice … -président) : raconter cette belle séance d’installation de l’intérieur. Ne connaissant pas le conseiller Lambda, je ne sais pas même à quel parti il appartient, je vais donc vous la faire façon exercice de style.

Version courte : c’était en juin, il faisait beau, un peu trop chaud dans la salle, on a pris un verre à la fin.

Version ironique : toute l’assemblée était sur son trente-et-un et chacun sur une chaise de concert modèle empilable, le casino de Morges, la grande salle de spectacle, nos édiles, la préfette, une pasteure, un peu de musique et des discours dans lesquels on a filé la métaphore avec des bonheurs divers ; c’était juste un peu trop long, histoire de marquer la solennité du moment.
Version emphatique : les élus tout nimbés de leur légitimité électorale ont officiellement prêté serment, se mettant ainsi au service de la collectivité, oublieux de leurs intérêts particuliers, au nom des valeurs ancestrales et démocratiques de notre pays !


Le sentiment de chacun se situait quelque part entre ces trois versions, ou un peu des trois à la fois. Mais tous, assurément, nous ne voulions et ne voudrons qu’une chose : travailler au bien de Morges et des Morgiens.

samedi, octobre 01, 2016

"L'homme sans qualité", work in progress

1200 pages, un bon tiers de plus que pour le premier volume, pas très pratique mais l’éditeur se fiche de l’aspect pratique, qui peut bien lire Musil ? On l’achète encore, on l’étudie parfois mais le lire ?! Je ne sais pas exactement ce qui m’a plu chez son héros, Ulrich, sa nationalité peut-être ? autrichienne de chez K und K. J’aime aussi son indécision, ça le rend touchant, et son milieu, un garçon bien né, sans fortune excessive, juste de quoi rester rentier et dépenser son temps en activités au-dessus de ça … Le « ça » fourre tout des sociétés libérales, ses petits avantages pratiques et son rang sans gloire.

C’est à peine si Musil a déguisé son personnage, il est cet Ulrich, pas même un patronyme, quelques circonstances et un regard distancié sur le monde, ce qu’il essaie d’en connaître. Ulrich s’en fait une idée comme on regarde la télévision. Il n’est pas nécessaire d’épiloguer, peut-être évoquer quelques figures dont le texte parcourt les mondes. Il y a les inflexibles, les garants de l’ordre des choses … mais quelles choses ? Ces choses qui font la société enfin, cela tient de la probité, de la morale, du sens de la dignité et de la mesure ; quitte à étirer le canevas ancestral jusqu’aux aspects les plus novateurs du temps. Musil raconte si bien le désarroi sexuel des femmes honnêtes qui rejettent simplement l’idée de la fatalité, de la farce bourgeoise de Monsieur et ses maîtresses, Madame et ses amants et les quelques mots aimables que l’on s’échange à la table du petit-déjeuner. La psychiatrie et ses ravages précoces sont passés par là. La belle Diotime en fait les frais alors qu’elle pourrait simplement coucher avec Ulrich, son cousin. Son statut d’égérie et de dame patronnesse en chef de l’Action parallèle, une organisation mollette chargée officieusement de donner un thème au jubilé du règne interminable de Franz-Joseph, ce statut donc la remplit aussi sûrement que des ballonnements.

Parmi la galerie exposée, on trouve le général versé dans la chose à caractère culturel, l’homme d’affaire philosophant ou le philosophe faisant des affaires, une altesse de secours, genre « roue de secours », la sœur d’Ulrich, sa passion manquée et son second mariage qui la dégoûte ; une paire d’amis, elle abusée par un « penseur de son temps », lui abusé par la musique de Wagner et combien d’autres « déçus de la vie », selon une logique de télé-réalité. Ici réside le double … le triple intérêt que je peux porter à cette œuvre : le témoignage historique des petits riens de la vie à Vienne sous l’empire, le goût néo-autofictif du récit et la promotion discrète des vertus de la double royauté et empire. On est dans la demi-teinte, la délicatesse, une touche de nostalgie et pas de pieds sales, de d’jeunes qui dégueulent partout, de pouilleux qui veulent crier qui ils sont …


J’allais oublier de dire un mot de l’anti-héros, l’assassin Moosbrugger, une force primale et violente, une force d’une vitalité éclatante, un contre-point si séduisant aux sociétés raisonnables et policées, une envie agacée de s’encanailler, cela rappelle la douleur légère d’une gencive irritée que l’on ne peut s’empêcher de travailler au cure-dents, à croire que l’on peut en extirper cette délicieuse douleur.

mardi, septembre 13, 2016

"Frantz" de François Ozon


Un jour, François Ozon est apparu au monde, il m’est apparu parmi ce monde, nimbé d’une aura paradoxale, comme si l’on devait toujours évoquer son nom avec quelques clins d’œil. C’était à Berlin, évidemment, en automne je crois ; j’ai assisté avec Chris. à la projection en « avant-première » de Angel, le récit fougueux et pathétique d’un auteur au début du XXème siècle, une jeune femme venue aux lettres du simple fait de son immense talent et de sa propension à vouloir échapper à l’univers étriqué, petit-bourgeois et pense-menu de son milieu, sa mère tenait une épicerie. La séance avait lieu au Kino International, une salle mythique. Depuis cette lointaine soirée d’automne, je porte toujours sur moi le motif de la pugnacité de l’auteur à vouloir plier le monde à son récit, quitte à se mentir, jusqu’à la ruine, jusqu’à la mort.

Les critiqueux cinématographesques dont j’ai eu fait partie ont apparemment oublié Angel alors qu’ils y vont de leurs commentaires sur Frantz, le dernier Ozon, « premier film en costume du réalisateur ». Je vous l’ai dit, les critiqueux ont la mémoire courte ou manque de culture. L’histoire débute en Allemagne, Queldingburg, Sachsen-Anhalt, une jeune fille en noir, visite au cimetière et quelques fleurs sur la tombe de feu son fiancé ; on est en 19, ou en 20. Les fleurs ont été déposées par un inconnu, un homme qui se glissera dans le rôle d’un ami français du défunt – Frantz ayant étudié à Paris. Se méfier des faux-semblants, ne pas se raconter un scénario trop joliment écrit ; je ne sais rien de M. Ozon mais je le connais, je connais sa pétulance, l’ivresse de l’aisance et sa maîtrise à la façon de … qui il veut. Le jeune homme français, Adrien Rivoire (Pierre Niney), n’est pas celui qu’on croit, c’est un saint, c’est un monstre, un fou tel qu’il se conçoit.

Il y a l’Allemagne aussi, son meilleur rôle muet ; il y a Hans (Ernst Stötzner) et Magda (Marie Gruber), les Hoffmeister, les parents de Frantz, et la presque veuve, Anna (Paula Beer). Parfaits. Tout tombe juste, jusqu’au service à café en Strohblumenmuster au milieu de tant de douleur mutique. Les vieux parents voient dans la personne de cet ami du fils disparu un peu de celui-ci, retour d’une timide douceur, et Adrien tient si bien le rôle. On s’imagine déjà Anna l’épousant. La guerre leur a pris Frantz, la France leur rend un fils et un promis. Jusqu’à l’Eglise catholique de cette bonne Allemagne trahie et dépecée qui sait trouver les mots apaisants. Le scénario est en miroir. A la quête d’Adrien en Allemagne répond la quête d’Anna. Les mêmes vexations, la même suspicion. Toutefois, le vainqueur roule des mécaniques ou joue de la fausse ingénuité, grotesquement drapé dans l’étendard de sa victoire à la Pyrrhus dans les deux cas, vous reprendrez bien un peu de cocorico, et de la muflerie en prime.

Angel se terminait sur la mort de la protagoniste, ultime parade pour ne pas déchoir au destin qu’elle s’était écrit ; Frantz se termine sur la fin des illusions et une rédemption pour Anna au final. La guerre est condamnée dans les deux cas, la Première s’entend, comme le lieu où s’est noué le malentendu. Ni la peinture, ni la musique, ni la littérature, la poésie toutes quatre présentes dans les deux films ne réussissent à disperser ce fameux malentendu. Frantz, un film à voir de préférence dans une BELLE salle, au Kino International par exemple ou, plus proche, à l’Odéon (Morges).

dimanche, août 28, 2016

Retour de Berlin (août 2016)

Je me fends, traditionnellement, d’une bafouille sur mon blog lorsque je rentre de voyage, donner mes impressions en matière de proto-sociologie, impressions, ressenti, état des lieux à propos d’un pays, d’une ville, une région. Je l’ai fait un certain nombre de fois à propos de Berlin et je chantais son charme, sa liberté, son agrément, etc. Cela fait plus d’une semaine que j’en suis rentré, fatigué, lassé peut-être, il y a tout de même eu de très bons moments, le pique-nique à l’ambassade de Suisse, la rencontre avec Mme l’ambassadrice, le thé au Café Einstein de la Friedrichstrasse avec Frau Dr. B. D., responsable d’un cours à la Humboldt Universität, la messe à St. Thomas ou St. Ludwig, la superbe soirée au Literarisches Colloquium, le lieu surtout, deux ou trois menus bonheurs… Plus d’une semaine, donc, et pas un billet, pas la moindre envie d’en parler … Il y a eu les deux pauvres filles, dans les vingt ans, moches, biscornues, trop nourries, mais surtout moches de leur médiocrité gourmande, leurs réflexions toutes faites, « ça me soûle trop », leur manière hargneuse d’être au monde et toujours leur médiocrité. Si la présence de ces deux bécasses lausannoise ou environ s’était signalée dans le 100 ou le 200, deux lignes de bus à toutous, je n’eusse pas été choqué mais elles siégeaient dans leur graisse et leur stupidité parmi les premiers rangs de l’impériale du M85, montées à Steglitz, là où normalement on ne rencontre pas ce genre de bestiau ! Je me suis retrouvé dans le cauchemar d’une ligne des TL (Transports Lausannois). En descendant à Kleist Park, j’a regardé un peu autour de moi et me suis aperçu que Berlin était devenue une ville comme une autre. Elle n’a plus besoin de moi, de ma plume tout du moins. On ne va pas épiloguer ; se surimprime une course d’une journée au Römerholz, la villa  Reinhart, Winterthur. Parti à 10h, rentré à 19h, à peu près, trois heures aller, trois heures de visite, trois heures retour. J’étais, une fois de plus, le « wanderer » de ma propre représentation du monde qui trouva, par un mercredi après-midi peu fréquenté, la paix nécessaire à la cicatrisation de ses plaies … des égratignures en fait. J’ai pu me raconter des histoires tout à loisir devant le portrait de Mateu Fernández de Soto par Picasso, période bleue, une patte post-vangoghienne, et un bouquet dans un vase transparent par Manet, quasi toute l’histoire de la peinture parmi ces fleurs, quelques Van Gogh, pas de grande émotion picturale, un certain confort esthétique, et le café sur la terrasse, la demi-solitude du petit parc, le chemin de retour vers la gare à pieds ; à un croisement, quelques objets proposés, donnés, offerts, proprement disposés dans un carton, une gentille petite villa, des vêtements d’enfant sur cintre, une pancarte polie, comment vider un fond de placard et faire des heureux. Je suis reparti avec un verre, une coupe, cristal vraisemblablement, , et un livre de chants illustré, « Kindersang, Heimatklang », mon Allemagne idéale, celle que je connus à Berlin et à travers les « Buddenbrooks », fin XIXème, avant l’erreur, fondamentale ; le XIXème s’est achevé en 1918 …

vendredi, août 05, 2016

Quelque chose à dire, second extrait de "Credo"

 
Le passé est un thé noir, profond, genre Assam, qu’il faut travailler longtemps avant qu’il ne puisse déployer son arôme complet. Je ne sais pourquoi je me suis souvenu de Maigret au retour du sauna, ni même de mon désir de banalité d’alors ? Le souvenir était cueilli, fermenté, séché, conditionné et ma mémoire l’a infusé, et quand le thé est infusé, il faut le boire ! Toujours mieux que de « boire le bouillon ». Trêve de métaphore, jeux de mots, calembours, ‘ y a un truc qui, néanmoins, reste coincé. Herr Dr. au cigare l’attend ; quant à vous, je n’en sais trop rien, peut-être par curiosité mal-placée ? L’autofiction est un genre qui repose sur le lavage de linge sale en public, sur la révélation crac-boum et quelques effets lacrymaux. Pour preuve, cette quiche d’Edouard Belle-Gueule qui nous a raconté du haut de ses vingt ans sa jeunesse de prolo gay victime de son milieu mais qui baisait à qui mieux-mieux avec son cousin à grosse teub. Dans un second opus, il nous racontait comment il avait été violé une nuit de Noël, par un jeune Arabe beau comme un astre ! Dans le troisième, il va nous annoncer sa séropositivité ? son mariage avec une femme enceinte de lui dans le quatrième ? le divorce fracassant dans le cinquième ? la garde des enfants dans le sixième ? sa tentative de suicide dans le septième ? ses regrets dans le huitième, assorti de la VRAIE vérité ? On a de quoi tenir. Remarquez, avec moi aussi, d’ici que j’aie fait halte dans toutes les bonnes villes d’Allemagne et du reste du Saint-Empire ! Et les croisières, la Thaïlande qui forcément arrivera, la Bretagne, Saint-Pétersbourg en solo, plus toutes les expositions de peinture. Ha ! J’ai plus de coffre que l’autre petit affabulateur.
 
Depuis la Café Kandler bruissant du claquement de dentiers de retraitées en rosâtre ou orangeasse, j’ai la vue sur la Marktplatz, le grand et très cher magasin Breuninger. Je bois une petite théière de « Theodore Fontane », un mélange de ce qu’il y a de mieux en Assam, Ceylan et Darjeeling. Voilà mon idéal : les livres de Fontane, un emballage pseudo-romanesque, quasi pas d’intrigues, des personnages bien campés mais, surtout, le témoignage de son temps. Je n’ai rien à raconter de spécial, je suis incapable de nouer la moindre intrigue, je n’y crois pas. Je vois les éléments s’aligner, se juxtaposer mais ça ne vous tricote pas le moindre bout d’histoire. J’empile, comme la vaisselle, des images, des instants, des situations, des atmosphères ; je réalise parfois des assemblages mais rien de percutant, pas le moindre secret, ni amant, meurtre, vice inavouable, rien ! Je vais vous laisser un instant, le temps de me rendre au « Museum der bildende Kunst », poursuivre l’empilage et le rien … Je laisse la place alors qu’un stabilo géant, 28-30 ans (pantalon pomme, sweat à  capuche vert fluo, chaussettes moutarde à pois, baskets bleues à lacets turquoise) vient de s’attabler face à moi. Il est d’un physique avenant, blond, yeux bleus, une alliance acier et noir, gay plus qu’assurément. Il a certainement, lui, des choses difficiles à raconter … avec une telle attifée. Il parle discrètement à une blonde, cinq kilos de trop, même âge, de la confidence, un truc qui doit lui plomber le moral et, thérapeutiquement, il s’entoure de couleurs criardes.
 
La folie de Lovis Corinth ! Voilà un type qui en avait à raconter, avec ses six ou huit mioches, son goût des grands formats, l’énergie de son trait et un penchant pour la boisson, présumé-je. Je le retrouve dans une salle du Museum précité, une petite salle où se réunissent quatre toile du maître, scène de descente de croix, portrait de Jean le Baptiste, Salomé avec la tête du précédent et portrait de Mme Douglas, bien comme il faut, correcte, assise sur une chaise, chapeau, robe de mousseline, collier de perles de dame vraiment très comme il faut mais le regard ! Des yeux cernés profond de bleu, comme une tête de lendemain d’hier. Le regard pèse une tonne et elle est sur le point de nier. C’est bien elle qui a servi de modèle pour Salomé, les seins offerts, le regard embué car elle avait bu ou pris de l’opium. Elle portait des fleurs dans les cheveux, comme une prostituée, l’ivresse afin de supporter le client ; et que je vous trifouille la tête, la paupière du défunt encore chaud, en deux parties, le corps aux pieds tordus qu’on débarrasse et le chef dans un large plat, offert à l’autre garce ; une dame de sa suite fait de l’œil au bourreau, bon boulot, qui lui rend l’œillade sans s’arrêter sur les nichons exhibés et ballotant de la trop stone. Le bourreau, comme tous les mecs qui aiment le cul, veut une femme vivante, pas un orifice passif … Elle doit avoir à en raconter, Mme Douglas. Couche-t-elle avec Lovis ? Voudrait-elle coucher avec lui ? Corinth le géant que je conçois croyant et fidèle à son épouse a-t-il joué de l’autre pinceau dans le feu de l’action ?