mardi, septembre 13, 2016

"Frantz" de François Ozon


Un jour, François Ozon est apparu au monde, il m’est apparu parmi ce monde, nimbé d’une aura paradoxale, comme si l’on devait toujours évoquer son nom avec quelques clins d’œil. C’était à Berlin, évidemment, en automne je crois ; j’ai assisté avec Chris. à la projection en « avant-première » de Angel, le récit fougueux et pathétique d’un auteur au début du XXème siècle, une jeune femme venue aux lettres du simple fait de son immense talent et de sa propension à vouloir échapper à l’univers étriqué, petit-bourgeois et pense-menu de son milieu, sa mère tenait une épicerie. La séance avait lieu au Kino International, une salle mythique. Depuis cette lointaine soirée d’automne, je porte toujours sur moi le motif de la pugnacité de l’auteur à vouloir plier le monde à son récit, quitte à se mentir, jusqu’à la ruine, jusqu’à la mort.

Les critiqueux cinématographesques dont j’ai eu fait partie ont apparemment oublié Angel alors qu’ils y vont de leurs commentaires sur Frantz, le dernier Ozon, « premier film en costume du réalisateur ». Je vous l’ai dit, les critiqueux ont la mémoire courte ou manque de culture. L’histoire débute en Allemagne, Queldingburg, Sachsen-Anhalt, une jeune fille en noir, visite au cimetière et quelques fleurs sur la tombe de feu son fiancé ; on est en 19, ou en 20. Les fleurs ont été déposées par un inconnu, un homme qui se glissera dans le rôle d’un ami français du défunt – Frantz ayant étudié à Paris. Se méfier des faux-semblants, ne pas se raconter un scénario trop joliment écrit ; je ne sais rien de M. Ozon mais je le connais, je connais sa pétulance, l’ivresse de l’aisance et sa maîtrise à la façon de … qui il veut. Le jeune homme français, Adrien Rivoire (Pierre Niney), n’est pas celui qu’on croit, c’est un saint, c’est un monstre, un fou tel qu’il se conçoit.

Il y a l’Allemagne aussi, son meilleur rôle muet ; il y a Hans (Ernst Stötzner) et Magda (Marie Gruber), les Hoffmeister, les parents de Frantz, et la presque veuve, Anna (Paula Beer). Parfaits. Tout tombe juste, jusqu’au service à café en Strohblumenmuster au milieu de tant de douleur mutique. Les vieux parents voient dans la personne de cet ami du fils disparu un peu de celui-ci, retour d’une timide douceur, et Adrien tient si bien le rôle. On s’imagine déjà Anna l’épousant. La guerre leur a pris Frantz, la France leur rend un fils et un promis. Jusqu’à l’Eglise catholique de cette bonne Allemagne trahie et dépecée qui sait trouver les mots apaisants. Le scénario est en miroir. A la quête d’Adrien en Allemagne répond la quête d’Anna. Les mêmes vexations, la même suspicion. Toutefois, le vainqueur roule des mécaniques ou joue de la fausse ingénuité, grotesquement drapé dans l’étendard de sa victoire à la Pyrrhus dans les deux cas, vous reprendrez bien un peu de cocorico, et de la muflerie en prime.

Angel se terminait sur la mort de la protagoniste, ultime parade pour ne pas déchoir au destin qu’elle s’était écrit ; Frantz se termine sur la fin des illusions et une rédemption pour Anna au final. La guerre est condamnée dans les deux cas, la Première s’entend, comme le lieu où s’est noué le malentendu. Ni la peinture, ni la musique, ni la littérature, la poésie toutes quatre présentes dans les deux films ne réussissent à disperser ce fameux malentendu. Frantz, un film à voir de préférence dans une BELLE salle, au Kino International par exemple ou, plus proche, à l’Odéon (Morges).

dimanche, août 28, 2016

Retour de Berlin (août 2016)

Je me fends, traditionnellement, d’une bafouille sur mon blog lorsque je rentre de voyage, donner mes impressions en matière de proto-sociologie, impressions, ressenti, état des lieux à propos d’un pays, d’une ville, une région. Je l’ai fait un certain nombre de fois à propos de Berlin et je chantais son charme, sa liberté, son agrément, etc. Cela fait plus d’une semaine que j’en suis rentré, fatigué, lassé peut-être, il y a tout de même eu de très bons moments, le pique-nique à l’ambassade de Suisse, la rencontre avec Mme l’ambassadrice, le thé au Café Einstein de la Friedrichstrasse avec Frau Dr. B. D., responsable d’un cours à la Humboldt Universität, la messe à St. Thomas ou St. Ludwig, la superbe soirée au Literarisches Colloquium, le lieu surtout, deux ou trois menus bonheurs… Plus d’une semaine, donc, et pas un billet, pas la moindre envie d’en parler … Il y a eu les deux pauvres filles, dans les vingt ans, moches, biscornues, trop nourries, mais surtout moches de leur médiocrité gourmande, leurs réflexions toutes faites, « ça me soûle trop », leur manière hargneuse d’être au monde et toujours leur médiocrité. Si la présence de ces deux bécasses lausannoise ou environ s’était signalée dans le 100 ou le 200, deux lignes de bus à toutous, je n’eusse pas été choqué mais elles siégeaient dans leur graisse et leur stupidité parmi les premiers rangs de l’impériale du M85, montées à Steglitz, là où normalement on ne rencontre pas ce genre de bestiau ! Je me suis retrouvé dans le cauchemar d’une ligne des TL (Transports Lausannois). En descendant à Kleist Park, j’a regardé un peu autour de moi et me suis aperçu que Berlin était devenue une ville comme une autre. Elle n’a plus besoin de moi, de ma plume tout du moins. On ne va pas épiloguer ; se surimprime une course d’une journée au Römerholz, la villa  Reinhart, Winterthur. Parti à 10h, rentré à 19h, à peu près, trois heures aller, trois heures de visite, trois heures retour. J’étais, une fois de plus, le « wanderer » de ma propre représentation du monde qui trouva, par un mercredi après-midi peu fréquenté, la paix nécessaire à la cicatrisation de ses plaies … des égratignures en fait. J’ai pu me raconter des histoires tout à loisir devant le portrait de Mateu Fernández de Soto par Picasso, période bleue, une patte post-vangoghienne, et un bouquet dans un vase transparent par Manet, quasi toute l’histoire de la peinture parmi ces fleurs, quelques Van Gogh, pas de grande émotion picturale, un certain confort esthétique, et le café sur la terrasse, la demi-solitude du petit parc, le chemin de retour vers la gare à pieds ; à un croisement, quelques objets proposés, donnés, offerts, proprement disposés dans un carton, une gentille petite villa, des vêtements d’enfant sur cintre, une pancarte polie, comment vider un fond de placard et faire des heureux. Je suis reparti avec un verre, une coupe, cristal vraisemblablement, , et un livre de chants illustré, « Kindersang, Heimatklang », mon Allemagne idéale, celle que je connus à Berlin et à travers les « Buddenbrooks », fin XIXème, avant l’erreur, fondamentale ; le XIXème s’est achevé en 1918 …

vendredi, août 05, 2016

Quelque chose à dire, second extrait de "Credo"

 
Le passé est un thé noir, profond, genre Assam, qu’il faut travailler longtemps avant qu’il ne puisse déployer son arôme complet. Je ne sais pourquoi je me suis souvenu de Maigret au retour du sauna, ni même de mon désir de banalité d’alors ? Le souvenir était cueilli, fermenté, séché, conditionné et ma mémoire l’a infusé, et quand le thé est infusé, il faut le boire ! Toujours mieux que de « boire le bouillon ». Trêve de métaphore, jeux de mots, calembours, ‘ y a un truc qui, néanmoins, reste coincé. Herr Dr. au cigare l’attend ; quant à vous, je n’en sais trop rien, peut-être par curiosité mal-placée ? L’autofiction est un genre qui repose sur le lavage de linge sale en public, sur la révélation crac-boum et quelques effets lacrymaux. Pour preuve, cette quiche d’Edouard Belle-Gueule qui nous a raconté du haut de ses vingt ans sa jeunesse de prolo gay victime de son milieu mais qui baisait à qui mieux-mieux avec son cousin à grosse teub. Dans un second opus, il nous racontait comment il avait été violé une nuit de Noël, par un jeune Arabe beau comme un astre ! Dans le troisième, il va nous annoncer sa séropositivité ? son mariage avec une femme enceinte de lui dans le quatrième ? le divorce fracassant dans le cinquième ? la garde des enfants dans le sixième ? sa tentative de suicide dans le septième ? ses regrets dans le huitième, assorti de la VRAIE vérité ? On a de quoi tenir. Remarquez, avec moi aussi, d’ici que j’aie fait halte dans toutes les bonnes villes d’Allemagne et du reste du Saint-Empire ! Et les croisières, la Thaïlande qui forcément arrivera, la Bretagne, Saint-Pétersbourg en solo, plus toutes les expositions de peinture. Ha ! J’ai plus de coffre que l’autre petit affabulateur.
 
Depuis la Café Kandler bruissant du claquement de dentiers de retraitées en rosâtre ou orangeasse, j’ai la vue sur la Marktplatz, le grand et très cher magasin Breuninger. Je bois une petite théière de « Theodore Fontane », un mélange de ce qu’il y a de mieux en Assam, Ceylan et Darjeeling. Voilà mon idéal : les livres de Fontane, un emballage pseudo-romanesque, quasi pas d’intrigues, des personnages bien campés mais, surtout, le témoignage de son temps. Je n’ai rien à raconter de spécial, je suis incapable de nouer la moindre intrigue, je n’y crois pas. Je vois les éléments s’aligner, se juxtaposer mais ça ne vous tricote pas le moindre bout d’histoire. J’empile, comme la vaisselle, des images, des instants, des situations, des atmosphères ; je réalise parfois des assemblages mais rien de percutant, pas le moindre secret, ni amant, meurtre, vice inavouable, rien ! Je vais vous laisser un instant, le temps de me rendre au « Museum der bildende Kunst », poursuivre l’empilage et le rien … Je laisse la place alors qu’un stabilo géant, 28-30 ans (pantalon pomme, sweat à  capuche vert fluo, chaussettes moutarde à pois, baskets bleues à lacets turquoise) vient de s’attabler face à moi. Il est d’un physique avenant, blond, yeux bleus, une alliance acier et noir, gay plus qu’assurément. Il a certainement, lui, des choses difficiles à raconter … avec une telle attifée. Il parle discrètement à une blonde, cinq kilos de trop, même âge, de la confidence, un truc qui doit lui plomber le moral et, thérapeutiquement, il s’entoure de couleurs criardes.
 
La folie de Lovis Corinth ! Voilà un type qui en avait à raconter, avec ses six ou huit mioches, son goût des grands formats, l’énergie de son trait et un penchant pour la boisson, présumé-je. Je le retrouve dans une salle du Museum précité, une petite salle où se réunissent quatre toile du maître, scène de descente de croix, portrait de Jean le Baptiste, Salomé avec la tête du précédent et portrait de Mme Douglas, bien comme il faut, correcte, assise sur une chaise, chapeau, robe de mousseline, collier de perles de dame vraiment très comme il faut mais le regard ! Des yeux cernés profond de bleu, comme une tête de lendemain d’hier. Le regard pèse une tonne et elle est sur le point de nier. C’est bien elle qui a servi de modèle pour Salomé, les seins offerts, le regard embué car elle avait bu ou pris de l’opium. Elle portait des fleurs dans les cheveux, comme une prostituée, l’ivresse afin de supporter le client ; et que je vous trifouille la tête, la paupière du défunt encore chaud, en deux parties, le corps aux pieds tordus qu’on débarrasse et le chef dans un large plat, offert à l’autre garce ; une dame de sa suite fait de l’œil au bourreau, bon boulot, qui lui rend l’œillade sans s’arrêter sur les nichons exhibés et ballotant de la trop stone. Le bourreau, comme tous les mecs qui aiment le cul, veut une femme vivante, pas un orifice passif … Elle doit avoir à en raconter, Mme Douglas. Couche-t-elle avec Lovis ? Voudrait-elle coucher avec lui ? Corinth le géant que je conçois croyant et fidèle à son épouse a-t-il joué de l’autre pinceau dans le feu de l’action ?

samedi, juillet 23, 2016

"Interlude", extrait de "Credo"

Interlude. J’en ai le droit. Je suis l’auteur et blablabla … Je l’ai déjà écrit dans « Escales », je m’en souviens, suis pas encore gâteux. Villa Noailles, et tout serait dit, l’été, la vue sur Hyères, le souvenir de Marie-Laure, décédée en 1970, l’année de ma naissance. Accessoirement, j’ai 46 ans aujoud’hui. Le lieu est simplement beau, le luxe de l’évidence mais un malaise diffus, la France tout alentour peut-être ? la vanité des visiteurs ? Je leur ai damé le pion, j’ai moi-même fait selfies et autoportraits placés illico sur les réseaux sociaux parce que je me suis offert un forfait roaming 4G pour les vacances. Ni Cy., ni ses parents ne m’ont accompagné, On n’allait pas laisser le chien seul. Tant mieux. J’aime la visite solitaire des lieux de culture. Qu’ont fait les Noailles durant la guerre ? me demandé-je. La seconde, il s’entend ; le second volet de la Guerre mondiale et ça n’est pas, à mon avis, encore terminé. Ce n’est pas là l’origine de mon trouble. J’ai tant aimé la France, sa culture, Mitterrand, etc. L’impression d’avoir été trahi … on s’est bien foutu de nous ! Je n’en suis pas encore à l’abhorration, un dégoût toutefois, vous reprendrez bien un peu de dessert ? Burp. Il y a quelque chose de pourri au royaume de France, peut-être son anti-germanisme primaire et passé, son universalisme passé … son passé ?!

En matière de politique et /ou de société, on considère mes propos comme émanant de la bouche du dernier des débiles, on fait mine de ne pas m’entendre dans le fil de la conversation, je ne suis pas assez ceci ou cela, consensuel-mou du genou, couille-molle hypocrite, faux-cul flagorneur, courtisan en somme. J’ai eu adhéré au grand bazar paneuropéen, ça m’a vite passé, comme la mitterrandie. Depuis, j’ai un petit peu creusé la chose et de manière critique, l’histoire en indépendant, inculte à ses débuts. Bref, l’Europe Unie : non ! Le Saint-Empire dans sa dernière forme, l’Empire austro-hongrois : oui et virez-moi la perfide Albion qui s’est exclue d’elle-même du bazar, et la France peut sortir ; elle n’a aucun intérêt dans le Saint-Empire, elle peut y avoir une place d’allié privilégié mais son centralisme cocoricotant, son économie d’État ne sont pas adaptés à une collaboration sincère avec la nouvelle couronne des Césars, ou son avatar paneuropéen. Comment ce pays, à l’origine du démantèlement scandaleux de l’Autriche-Hongrie, pourrait se soumettre à l’évidence d’un nouvel empire. Elle porte la responsabilité du diktat de Versailles. Sans parler de sa coupable laïcité qui laisse la porte ouverte à une sorte de probabilisme religieux duquel n’émerge que la voix de celui qui gueule le plus fort. Sans le démantèlement de l’Autriche-Hongrie, il n’y eût pas eu de Seconde Guerre mondiale, ni de guerre des Balkans. Je ne lis pas notre réalité politique et sociale sur les trente, quarante dernières années, je la déchiffre dans le dégagement d’un profond champ narratif.

          
On s’est fourvoyé ! Quand je dis « on », je pense « eux », les baby-boomers, ceux qui nous ont tout bien bouffé nos perspectives d’avenir. Tant pis, j’assume pour eux, leur inculture, leur avidité, leur paresse et j’en passe. Surtout leur courte-visée et leur nature jouisseuse, l’orgueil des nantis, leur impiété aussi. Ah ! La villa Noailles, ses jardins, j’observe Hyères en contrebas ; on passe me prendre. Le grand soleil du Sud exalte le parfum des fleurs et enlumine l’horizon. Il faut se concentrer pour percevoir ces odieux clapiers à lapins concentrationnaires, du logement de pauvres, surtout du logement de méprisés, alors que la ville est si belle. Comment ne pas échapper à l’humiliation par la voie de la violence ? J’ai grandi dans une telle horreur, ma mère y vit encore. Avec la gentrification des quartiers prolos morgiens, ça a presque l’air élégant. On aurait pu faire mieux, tellement mieux pour guère plus cher. Tasser de la populace dans un clapier de pauvres me semble la marque ultime du dédain, surtout lorsque le politique vous antiphone les psaumes de la sainte laïcité républicaine. « Tous égaux mais vous êtes de la merde » semblent proclamer crânement les barres d’immeubles à la lisière de la ville historique de Hyères. Si l’on avait été injuste au nom de principes non-démocratiques, ça passerait mieux , style : voyez les Noailles, leur belle villa avant-gardiste, etc., c’est normal, ils étaient nobles, riches et catholiques, les trois à la fois … et pas vous !  

vendredi, juillet 08, 2016

"La Lumière des Césars", premier extrait.




"La Lumière des Césars", projet uchronique, se divise en trois romans, dans un premier temps, il y en aura peut-être d'autres. "L'Affaire Julia" est le premier roman de cette saga en devenir, prise de contact avec le personnage central, son univers, ses origines. Le passage ci-dessous et le tout début de ce texte.

« Le grand Thomas a dit sans les mains, le grand Thomas a dit sans les dents, le grand Thomas a dit avec la langue … » Steeve se soulève violemment de son oreiller, repousse les draps, reprend son souffle en se tenant la tête. « Merde ». Il entend encore la voix nasillarde lui crier les ordres d’un jeu obscène. Il jette une main devant lui, disperser la grimace d’un faciès de Grand-Guignol. Il fait trop chaud dans cette chambre, fenêtres fermées, store baissé. On entend nettement la musique qui s’échappe des voitures arrêtées aux feux, en contrebas. La circulation n’est pas plus dense que d’habitude. Steve se lève et renverse une bassine qui roule sous le lit. Le jour touche à son extrême fin. « L’heure bleue », susurre-t-il, « l’heure exquise des amants secrets … » Un « cinq-à-sept » pense-t-il in fine et reste nu dans la pénombre, ruisselant de sueur, aussi trempé que son plancher. Hier au soir, le couple de vieux maboules du dessus l’a inondé. Vieilles carnes négligées par leurs enfants pas loin d’être aussi grabataires qu’eux. A eux deux, les maboules font dans les 189 ans. Elle est sourde et prend de puissants somnifères ; lui a une ouïe encore bonne mais souffre de démence sénile. Chaque nuit, il déplace les meubles, joue avec le mixer, essaie du peu de force qui lui reste de mettre en fuite la mort qui passe des moments de plus en plus longs auprès de lui. Hier soir, à plus de 2h du matin, il n’a rien trouvé de mieux que de faire couler l’eau en cataracte. La colonne d’évacuation de la maison étant sclérosée par près de soixante-dix ans de vaisselle graisseuse et de restes alimentaires, l’évier des maboules du dessus a débordé jusque dans l’appartement de Steeve.

mercredi, juin 22, 2016

Installation

Cela avait un peu plus d’allure que ma première assermentation, le ton était plus proche de l’entrée de Thomas Buddenbrook au parlement lübeckois. Mardi 14 juin, installation des nouvelles autorités morgiennes, séance au casino, la belle salle roccoco-Art Nouveau. J’ai changé de groupe (voir mes précédents billets « La veste » et « Lettre ouverte aux (politiques) morgiens/nes »), je me tiens au premier rang, comme à la messe, une habitude, personne ne veut jamais occuper ces places. Je me tiens donc au premier rang, tout à la gauche … donc à la droite de la municipalité. Cy. et ma mère sont aussi entrés au conseil communal, situation amusante, il ne manque que le chien et du thé pour être à la maison.

Au cours de la cérémonie, assermentation du Conseil, des autorités municipales, bafouille d’une pasteuse (pasteur au féminin) qui file la métaphore sur « faites vos jeux », rapport au casino, je ne sais pas si elle est sérieuse ? Sait-elle que ce casino, comme toutes les salles de spectacles multi-fonctions de Suisse romande, porte ce nom de « casino » en référence à la maison de divertissement que les princes faisaient construire au fond du jardin, une petite maison, « casino » en italien, une sorte de « Trianon » où l’on va danser, écouter de la musique, dîner entre amis et, accessoirement, jouer aux cartes. « Kursaal » en allemand, salle de cure, le lieu de divertissement dans les villes thermales et balnéaires. Le terme allemand collerait mieux au monument morgien, le principal édifice des quais que l’on faillit démolir avant une rénovation complète et une exploitation bradée à un privé pour 50 ans ou plus.

Je me perds un peu dans ces réflexions, Mme la préfette préside et anime adroitement la cérémonie. Elle termine en « installant » le jeune et élégant président du Conseil Communal, une charge annuelle, précédée d’un mot de présentation par un membre de son parti, portrait aimable, élection tacite, chaque parti propose à tour de rôle un deuxième vice-président, qui deviendra un premier vice-président puis président sur un cycle de trois ans. Je m’apprête à commencer en tant que premier « vice », le petit groupe que j’ai rejoint m’a proposé le rôle … le poste. Le petit groupe que j’ai quitté a passé son tour, personne n’a envie d’aller aux charbons. Vient donc mon tour, mon élection à bulletin secret, certains hésitent à bouffer le billet, d’autres à se moucher dedans, des distraits ne tracent que mon patronyme … Il y a deux Vallotton au Conseil à présent. Bref, je suis élu, avec un score … minable, le second vice avec un score stalinien – qu’il ne manquera pas de signaler sur les réseaux sociaux dans un style documentaire dont il sure à peine une pointe d’orgueil. La présidente de mon groupe me demande si j’ai envie de dire quelques mots, « non », ne pas rallonger la cérémonie. Le vice bis, après la proclamation de son résultat, je l’observe en coin, fait déjà mine de se lever pour remercier l’assemblée ; le nouveau président pense pareil que moi, avancer dans cette séance festive, soit, mais un peu longuette. Il passe au point suivant, le second vice se rassoit. Je me dis que je vais écrire quelque chose à propos de mon expérience politique, cela s’intitulera « Berlin sur Morges » ou « La dignité lémanique du sénateur Buddenbrook », rien du secret de la fonction ne sera dévoilé, je me contenterai de relever les circonstances, de déterminer des caractères.

Après la partie officielle, une verrée chichement dînatoire nous est offerte. Cy. rejoint notre amie L., nouvelle élue socialiste. Ma mère s’est éclipsée, rentrer chez elle. Nous n’occupons – pas encore – un hôtel particulier au centre ville, selon le modèle buddenbrookien. Une « amie », élue socialiste, vient immédiatement me saluer et m’expliquer que mon mauvais résultat s’explique par le fait que beaucoup d’élus n’apprécient pas que les gens changent de parti, et surtout pas pour l’UDC. Je lui réponds que mon mauvais résultat s’explique surtout par le fait que beaucoup n’ont écrit que « Vallotton » sur le bulletin, confusion entre Frédéric et Jacqueline, le tout avec un grand sourire. La dame passe son chemin ; j’adore l’excuse que je viens de sortir. Je sens que je vais bien m’amuser dans mon travail d’observation. Entre les Tartuffe, les faux humbles, les faux simples, tous les souriants qui ont des idées qui leur dépassent de derrière la tête, je sens que j’ai vais pouvoir écrire un pavé.

Nous avons « fait la fermeture » avec Cy., L. et l’un de ses collègues de parti, le jeune B. Nous avons encore pris un dernier verre à la maison, conversation animée sur les différentes orientations de la gauche, j’avoue souvent partager les opinions tranchées de la gauche de la gauche. Le vin faisant, Cy. et L. en viennent à proposer au jeune B. de jouer dans ma pièce métaphysique anti-théâtre. Je lui ai envoyé le texte, pas de nouvelles, c’était prévisible une fois les vapeurs du vin dissipées. Ce soir, en retirant mes boutons de manchettes, l’intimité de mes « petits appartements », m’est venu à l’esprit l’expression « Dieu vomit les tièdes ». Je me fendrai d’une bafouille au Conseil, rapport à mon élection, histoire de faire pendant au mot de remerciements que le second vice’ ne manquera pas de faire … des devoirs de l’humilité dirons-nous. Je commencerai  donc le mot inaugural de ma vice-présidence par cette extrapolation de la parole de saint Jean dans l’Apocalypse 3:15.






samedi, juin 11, 2016

"Les Chevaux sauveurs" de Pierre Yves Lador

La littérature est une émotion qui repose sur elle-même, une sorte de cinquième goût, LE cinquième goût que l’on nous révèle tous les mois, en sus du sucré, salé, amer et acide. On nous sort le glutamate, le gras, le je-ne-sais-trop-quoi … En vérité, je vous le dis, et saint Mathieu de même, le cinquième goût, c’est la littérature ! « What else ?! » et tout le reste n’est que garniture, à savoir l’intrigue, le suspens, les scènes de turlutes, les révélations, etc. Le dernier Lador est hors d’atteinte, hors circuit, hors temps et donc parfaitement essentiel. « Les chevaux sauveurs » ou le recueil ultime de notre très nécessaire PYL, ou les meilleures nouvelles d’une plume d’une délicieuse incontinence.

Plus sérieusement, les amateurs y reconnaîtront le savoir-faire du maître, les néophytes découvriront une introduction aux univers ladoriens. Le verbe est efficace, propre à susciter émotions et réflexion, à inviter à la poursuite de la composition de ces mondes, à suivre le regard de Pierre Yves sur les riens de ses promenades, des riens auxquels s’attache son esprit. Le maître n’a plus rien à prouver à personne, il n’a pas besoin du coup de gueule ou d’éclat qui le fera appeler sous la lumière aveuglante des plateaux télé, faire le singe savant, évoquer un parcours « atypique ». Ah ! le journalisme prêt-à-porter et ses formules toutes faites qui vont quasi à tout le monde et bien à personne. Il pourrait choisir un vêtement ou une posture fétiche, une maque, un logo … Sa barbe fleurie en mode Charlemagne ?! Pas mal. A charge des éclairagistes de la RTS de rendre le modelé, le ciselé de la chose avec la même exactitude que l’auteur a à nous raconter la moindre anfractuosité rencontrée au fil de ses déambulations.

Il y a de la bibliothèque universelle chez Lador, celle qu’il compose et redéfinit chaque jour que Dieu lui prête, comme un cheminement innovant qu’il imagine à l’attention du lecteur-promeneur de son œuvre et de celle de tous les autres. Déformation pédagogique du bibliothécaire, sagesse bienveillante de l’instruit et tant plus que nous autres, les bonnes troupes de la littérature romande. Qui pourra jamais rendre à Lador ce qu’il a donné sans compter aux lettres de ce coin de pays. Il en a découvert des jeunets prêt à bouffer le monde (et il l’ont bouffé), des sauvages, des lointains, des rêveurs, etc. Pas un, je vous le dis et saint Mathieu de même, qui n’ait un souvenir avec PYL le Grand, le débonnaire, pas un qui ne lui doive un coup de pouce, une attention, un mot encourageant. Et notre auteur nous signe un recueil de nouvelles aussi frais que la prose d’un nouveau venu. On souhaite que cela continue ; à quand le suivant ? A quand sa prochaine visite, mine de rien, verdeur perpétuelle et mot taquin. Que ferait-il des honneurs ? Un roman homérique ou une aimable page, un peu de cette littérature savoureuse dont il a le secret et dont nous sommes tous friands.